Interview de Sébastien Reuille : 1000 matchs, un titre et la mentalité d'un guerrier
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Tout le monde ne peut pas se vanter d'une carrière professionnelle de haut niveau. Encore moins de joueurs peuvent dire avoir atteint les 1000 apparitions en Ligue Nationale.
Un guerrier, un vrai leader sur la glace et en dehors. Une discussion vraiment agréable qui laisse beaucoup de pistes de réflexion, y compris sur la vie réelle.
L'invité ? C'est bien lui. Sébastien Reuille !
Les débuts : Morges, Lausanne et Kloten
Séb, partons d'une question très générale. Comment a commencé ta carrière de joueur ?
Je pourrais même commencer avant le début de ma carrière. Mon père était joueur professionnel de hockey. Au cours de sa carrière, il a joué à La Chaux-de-Fonds, à Kloten, à Davos, à Lugano. Il a été le deuxième gardien lors de la première année où Lugano est monté en Série A, si je ne me trompe pas lors de la saison 1982-1983. En gros, la doublure d'un certain Alfio Molina.
J'ai donc vécu un an à Lugano. J'avais 2 ans. Ensuite, nous avons déménagé en Suisse romande.
C'était différent à l'époque, de toute façon. Le véritable professionnalisme n'existait pas encore. En plus de jouer au hockey, il fallait travailler. Mon père travaillait dans une banque et avait reçu une opportunité professionnelle, alors nous avons déménagé. Il a encore joué pendant deux ans, puis a mis un terme à sa carrière vers l'âge de 30 ans.
Tu as donc suivi ton père tout au long de sa carrière ?
On peut dire ça. J'étais tout petit. Je me souviens qu'il m'a mis sur des patins à Morges, sur la patinoire extérieure. J'avais 3-4 ans. C'est de là qu'a commencé ma carrière. Mon père a aussi été mon premier entraîneur.
À Morges donc, jusqu'à mes 14 ans, moment où je suis allé jouer avec les Juniore Élite de Lausanne. Tout semble aller si vite quand on y repense maintenant.
Ensuite, après un an, Kloten est venu me chercher. J'ai terminé ma scolarité obligatoire et je suis parti tout de suite.
De 15 à 17 ans, j'ai joué avec les Juniore de Kloten. À partir de 18 ans, j'ai commencé à intégrer la Série A.
Tu as donc fait tes premiers pas en Série A à Kloten ?
Exactement. J'alternais les deux : les Juniores et la Série A. Je me souviens que c'était génial à Kloten. Les entraîneurs étaient très professionnels. Les opportunités de développement pour les jeunes étaient incroyables. Si l'on y pense, Lausanne était en Série B à cette période, tout comme Genève et Bienne. C'était la même chose pour les catégories juniors.
Pour faire court, si tu voulais "passer le cap", il fallait aller du côté alémanique.
Comme je te le disais, les opportunités de développement à Kloten étaient importantes. La Série A traversait ses années dorées. Pour te donner une idée, c'était l'époque où ils venaient de remporter 4 titres d'affilée (de 1992 à 1996), avec Reto Pavoni dans les buts, Roman Wäger, Peter Schlagenhauf, Felix Hollenstein. Pour un jeune comme moi, c'était l'idéal.
En même temps, c'était compliqué de trouver du temps de jeu pour nous, les jeunes. Je jouais, mais pas beaucoup : 4-5 minutes par match. Il n'y avait pas beaucoup d'occasions de se montrer.
Ensuite, j'ai choisi d'aller à Rapperswil. J'ai choisi une équipe sur le papier moins forte, mais qui me donnerait beaucoup plus de temps de jeu. Je me suis dit : "On ne fera peut-être pas les play-offs, mais j'aurai du temps de glace, je pourrai me développer et aussi jouer des situations particulières comme les supériorités et infériorités numériques". À Kloten, ç'aurait été très compliqué.
Rapperswil, Lugano et le titre de 2006
Combien de temps es-tu resté à Rapperswil ?
J'y ai passé 3 ans. De 2000 à 2004. Ça s'est bien passé. Nous avons fait de très bonnes saisons. Et puis l'opportunité d'aller à Lugano s'est présentée.
Je m'en souviens bien. À l'époque, c'était nous les jeunes qui profitions des occasions pour aller nous entraîner avec la Série A. D'ailleurs, c'est là qu'on s'est connus. Quelle équipe !
Oh oui ! Nous étions vraiment une équipe très complète. Les jeunes et les "vieux" étaient très bien intégrés. Très homogène. Larry Huras comme entraîneur et Ivano Zanatta comme assistant. 2004-2005 et 2005-2006.
L'année 2006 a été celle du titre. Je me rappelle que Huras avait été licencié pendant les play-offs contre Ambrì en quarts de finale. L'équipe a ensuite été reprise par Ivano, avec l'arrivée de Harold Kreis pour donner un coup de main.
Ça a vraiment été un moment formidable pour ma carrière et pour nous tous, les joueurs. Pas grand-chose à ajouter.
J'ai ensuite fait une autre saison à Lugano (2006-2007) avant de retourner à Rapperswil pour 3 saisons.
3 saisons un peu décevantes sur le plan sportif.
Puis j'ai eu à nouveau l'occasion de revenir à Lugano de 2010 à 2019.
1000 matchs en National League
Bon sang, t'en as fait du chemin. Avec un objectif important à la clé. Au moins 1000 matchs en Série A. Il n'y en a pas beaucoup qui ont réussi ça, n'est-ce pas ?
C'est vrai. Mais maintenant, les chiffres montent plus vite. Quand j'ai commencé, on jouait 38 à 44 matchs de saison régulière par an. Aujourd'hui, on en joue 52 plus les play-offs. Si tu vas jusqu'au bout, comme on l'a fait en 2018 avec Lugano, tu arrives à près de 70 matchs en une saison. Évidemment, ça aide à atteindre cet objectif plus rapidement. À cela s'ajoute le fait qu'il faut avoir de la chance avec les blessures, ou même jouer en ayant mal.
Dans tous les cas, c'est vrai que ce n'est pas donné à tout le monde. Je crois qu'on est 14 ou 15 joueurs à l'avoir atteint en National League en Suisse.
Tu n'as jamais pensé à jouer en dehors de la Suisse ?
Alors, si.
Il y a près de 30 ans, quand j'étais jeune (rires), je suis allé à Kloten et j'ai eu l'opportunité d'aller jouer dans la Ligue Majeure du Québec. C'est l'une de ces ligues vraiment superbes, parce qu'elle est composée de jeunes mais aussi d'adultes. Encore aujourd'hui, elle est très connue pour être la ligue des repêchages de la NHL. À l'époque, c'était un sujet un peu tabou. Très peu de personnes partaient de Suisse dans cette direction. Il n'y avait pas vraiment d'organisation pour ça. Sur le plan financier non plus, c'était évident. Pour un gamin de 15-16 ans, faire ses valises et partir, ce n'était pas simple. On a donc préféré choisir la voie de la Suisse alémanique. Le développement y était intéressant de toute façon.
Tu as toujours voulu jouer en tant que professionnel ? Pour le dire clairement, ça a toujours été ton objectif ?
Oui, quand j'étais gamin, le rêve c'était d'aller en NHL. On ne peut pas dire que je manquais d'ambition. J'avais toutes les cassettes VHS de Don Cherry que je passais mon temps à regarder. Ceux qui sont un peu plus âgés comme moi savent de quoi je parle.
Ma chance, comme pour beaucoup, a été de pouvoir jouer en Ligue Nationale parce que quelqu'un s'était blessé. Je me rappelle que j'allais avec mes potes dans le virage à Kloten pour voir les matchs. J'étais là ce jour-là où Felix Hollenstein a pris cette terrible mise en échec qui a failli lui coûter un œil. Une demi-heure plus tard, j'ai reçu un coup de fil m'informant que le lendemain, j'allais m'entraîner avec la Série A. C'est bel et bien comme ça que tout a commencé.
Avec les Juniore A, je cartonnais et ça m'a aidé à faire partie des premiers choix pour le saut de catégorie.
Tu as toujours joué en attaque ?
Oui, toujours. Je me souviens, quand j'étais jeune, de matchs par exemple contre Flavien Conne ou Thibaut Monnet qui se terminaient sur des scores de 7-6. Je mettais peut-être 5 buts et eux 6, ou l'inverse. On aurait presque dit que celui qui marquait le plus de buts faisait gagner son équipe. Le puck derrière le but et on faisait du "coast to coast".
Il faut dire aussi qu'on s'entraînait beaucoup plus que les autres. Avec l'équipe, on avait 2 entraînements par semaine. Aujourd'hui, les jeunes s'entraînent 4 à 5 fois par semaine. Nous, je crois qu'on allait 6 fois par semaine, peu importe la catégorie. Toujours sur les patins.
J'ajoute cette petite anecdote. Lors de la saison 1994-1995, je suis allé faire le tournoi Pee-Wee au Canada, à Québec. Mon père m'avait acheté une paire de patins de roller in-line. Il n'y en avait pas encore en Suisse.
Je sortais dans la rue avec mes patins et les gens me regardaient comme si j'étais un extra-terrestre. Je m'entraînais en patinant dans les montées. Encore aujourd'hui, je dis parfois à mon père : "Tu as raté une opportunité en or !". Surtout qu'au cours des deux années suivantes, ils ont commencé à faire un tabac (il sourit).
De buteur à guerrier
Et en tant que joueur, quel genre de profil as-tu eu au cours de ta carrière ?
Mon rôle a évolué avec le temps. Chez les juniors, par exemple, j'étais un joueur offensif avec le sens du but. Un gars pour le power-play, si tu veux.
Puis les années passent et tu dois t'adapter à un jeu différent. J'ai dû trouver un rôle qui puisse durer dans le temps. Si j'étais resté fixé sur un rôle purement offensif, ma carrière se serait probablement arrêtée bien plus tôt. Ou alors, j'aurais dû aller en Série B pour continuer à produire offensivement.
C'est hyper important de savoir adapter son rôle. J'ai toujours gardé mon toucher pour trouver le chemin des filets, mais je me suis concentré sur un rôle plus défensif. Avec le temps, je suis devenu ce joueur capable de bloquer les tirs adverses en infériorité numérique, de me sacrifier pour le bien de l'équipe.
Je suis curieux de comprendre comment tu as opéré cette transition. Vers la fin de ta carrière, le public t'acclamait pour ton rôle de besogneux. Comment tu as fait ?
Je me rappellerai toujours de Larry Huras à Lugano. J'arrivais de Rapperswil. Je ne vais pas te mentir, là-bas, je me sentais un peu comme le "petit prince" qui pouvait faire ce qu'il voulait en sachant que tout irait bien. Je me rappelle, par exemple, que je ne faisais même pas particulièrement attention à mon alimentation. J'ai donc pensé arriver à Lugano en 2004 et faire la même chose.
Inutile de dire que pendant ma première année à Lugano, je suis redescendu sur terre assez rapidement.
Huras ne me donnait pas beaucoup de temps de glace. À la fin de la saison, avec Tiziano Muzio, ils sont venus me voir et Larry m'a dit : "Soit tu commences à bosser sérieusement dès maintenant, soit ta carrière va s'arrêter sous peu." Voilà, sans tourner autour du pot.
Tiziano m'a alors pris à part et m'a dit : "Bon, tu as entendu ce que Larry a dit. Cet été, il y aura la préparation physique à sec avec l'équipe. Toi et moi, on va faire un ou deux entraînements supplémentaires ensemble. Juste toi et moi."
Il m'a fait bosser dur. J'ai dû prendre 6 ou 7 kg de muscles en plus. Au début, sur la glace, ça a été difficile. Mais j'étais beaucoup plus solide physiquement. Et ça m'a aussi aidé dans la tête.
L'entraîneur a tout de suite vu le changement et, lors de la saison 2005-2006, j'ai fait un énorme bond en avant dans ma carrière.
Ça vaut la peine de dire deux mots sur Tiziano Muzio (qui n'est malheureusement plus parmi nous aujourd'hui), le légendaire préparateur physique du HCL. J'étais jeune, mais je me rappelle encore à quel point ses entraînements étaient durs.
Et dis-toi que je faisais deux entraînements extra avec lui !
On se retrouvait le matin pour faire le tour du lac. Juste Tiz et moi. Que de souvenirs (il sourit).
Il a vraiment voulu m'aider. Je pense qu'il a vu quelque chose en moi. J'arrivais presque à pleurer à la fin des séances avec lui. Ce qui me surprenait, c'est qu'il ne se contentait pas de me dire quoi faire. Il le faisait avec moi. Je dois dire que cette période m'a clairement aidé à bâtir ma carrière. Il a ancré en moi cette mentalité de guerrier que j'ai gardée toutes ces années.
Ça a été un moment très dur. Mais aujourd'hui, je lui en suis vraiment reconnaissant. Les mots de Larry d'un côté et l'aide de Tiziano de l'autre. Incroyable !
As-tu ressenti de la pression à ce moment-là ?
Je ne pense pas pouvoir dire que je me suis senti sous pression. C'est sûr que je me suis posé des questions.
"Je ferais peut-être mieux d'aller dans un club plus tranquille ?"
Non ! Je veux rester dans un grand club. Je voulais le titre. Alors j'ai tout donné.
Ça m'a aidé aussi parce qu'après, j'ai fait le All-Star Game et j'ai commencé à intégrer l'équipe nationale.
Draft NHL et équipe nationale
Tu m'as devancé. C'était ma prochaine question. L'équipe nationale.
Je pense que j'aurais pu ouvrir certaines portes, qui ne se sont finalement jamais ouvertes.
La première, c'était le repêchage de la NHL. J'avais environ 18 ans. Mais pour une raison quelconque, quelque chose a merdé...
Je sens un peu de regret dans ta voix quand tu le dis. Je me trompe ?
Oui, parce que dans une situation normale, ma position lors du repêchage européen de ces années-là aurait dû m'amener au repêchage américain. Mais comme je te le disais, un truc n'a pas fonctionné. Je pense que c'est un oubli de documents à envoyer. Je me rappelle qu'on avait viré mon agent de l'époque sur-le-champ.
On ne se présente pas au repêchage avec des exigences, soyons clairs. Mais voir le rêve s'envoler, ne serait-ce que pour l'idée d'avoir réussi à y entrer, à cause d'une erreur administrative, ça n'a pas été drôle.
Puis, tu vois, une fois le repêchage écarté, la seule autre possibilité de se faire "remarquer", c'est l'équipe nationale. Et là, un autre chapitre s'ouvre, que je peux te raconter si tu veux.
Et qui t'arrête, Séb...
J'ai toujours joué en équipe nationale, jusqu'aux U20. J'ai ensuite fait quelques matchs avec l'équipe nationale A. C'est là que j'ai eu un épisode particulier. J'ai dit des choses aux journaux que je n'aurais pas dû. Je crois avoir fait des déclarations concernant mon faible temps de jeu en sélection. Quand tu as 20 ans, que tu es le 13e attaquant et que tu arrives quand même à mettre un but et une passe sur le peu de temps de glace qu'on te donne, c'est peut-être ta faim de réussir qui ressort, avec cette "arrogance" saine qui te pousse. Quelque chose du genre : "Dommage que j'étais le 13e, j'aurais pu faire encore un peu plus."
Je me rappelle que l'entraîneur m'a appelé tout de suite pour me dire qu'avant tout, je devais être reconnaissant de pouvoir faire partie de l'équipe nationale, au lieu de me plaindre de mon temps de jeu.
Mon aventure suisse s'est pour ainsi dire arrêtée là. Et pour mon malheur, le même entraîneur est resté en poste pendant les 10 années suivantes. De 20 ans à 30 ans donc, au sommet de ma carrière, je n'ai pas eu ma chance. Je l'ai eue un peu plus tard, après 30 ans, mais c'est clair que je n'étais plus au top. En plus, c'était le moment où les joueurs suisses de NHL commençaient à arriver en équipe nationale. Je pense avoir bien résumé la situation.
Au final, je reste parmi les rare joueurs à avoir dépassé les 1000 matchs en NLA. Je suis avant tout heureux et je me sens privilégié du parcours que j'ai accompli.
Le repêchage, l'équipe nationale, les clubs à l'étranger ou le rêve de la NHL, ce ne sont que de petites virgules faites de "si, et si, et oui mais." Et on ne vit pas de "si".
Les finales de 2016 et 2018 : ce qui soude une équipe
Alors, à mes risques et périls, je reste sur le thème des "sujets qui fâchent" puisque tu es lancé. Le titre en 2006, puis d'autres occasions en 2016 et 2018. On peut en parler ?
D'accord... (je ne sais pas comment exprimer par écrit une tête de "sujet sensible". Je laisse votre imagination faire le travail).
L'autre jour, j'étais avec Julian Walker. Ça fait mal au cœur quand on y repense. Moi, j'ai au moins gagné un titre en 2006. Lui ne peut même pas dire ça. Ça fait mal, pour lui, et pour moi en tant que coéquipier. C'était la deuxième finale.
D'accord pour 2016. Mais ce qu'on a vécu, en tant que groupe, en 2018, c'était incroyable. La plus forte émotion de ma carrière. On formait un groupe exceptionnel.
On avait perdu 3 joueurs vraiment importants avant les play-offs : Dario Bürgler, Damien Brunner, Alessandro Chiesa. Tous forfaits pour le reste de la saison.
C'était le dernier match de saison régulière contre Davos. Je ne sais pas ce qui s'est déclenché en nous. On a joué cette rencontre comme si on était déjà en play-offs. Je crois que les adversaires ont dû penser qu'on était fous. C'était un match qui ne comptait plus du tout au classement. On jouait pour nos coéquipiers blessés, presque par esprit de revanche. On voulait être prêts à tout. On était solidaires les uns des autres, tous ensemble. On savait qu'on n'avait pas l'effectif le plus fort, mais on s'en fichait royalement.
Grande question. Comment on fait pour bâtir un groupe aussi uni, avec cette envie d'aller au bout et de tout donner ? J'ai l'impression que ça n'arrive pas tous les jours.
C'est hyper difficile. À la base, il faut un groupe de personnes prêtes à aller "à la guerre" ensemble. Si tu as des stars ou des joueurs qui se sentent supérieurs dans l'effectif, tu pars déjà mal. Ensuite, il y a les événements individuels. Chaque match, surtout en play-offs, est jalonné d'événements qui soudent le groupe et construisent le parcours. Ça se développe match après match. La clé, c'est peut-être d'avoir conscience qu'un événement isolé peut t'aider, qu'il soit positif ou négatif.
Trois joueurs aussi importants pour le groupe blessés, ça ne devrait pas être un événement positif. Ça ne l'a pas été pour eux individuellement, mais ça a renforcé le vestiaire. Chacun a dû donner un peu plus. Notre quatrième ligne a émergé. Et les leaders de l'équipe les ont intégrés comme une pièce maîtresse.
En play-offs, que tu gagnes ou que tu perdes un match, il ne faut pas montrer d'émotions. Cinq minutes plus tard, la tête est déjà au match d'après. C'est la voie à suivre. Ou du moins, c'est ce qui marche. Mais je n'ai rien inventé. Je l'ai appris avec les années.
En 2006, on mangeait toujours à la patinoire avant le match. J'étais assis en train de rire et de blaguer. Ronnie Rüeger arrive : "Qu'est-ce que tu rigoles ? On n'a pas gagné un p.. de rien. Pense à ta contribution ce soir ! Tout Lugano veut cette victoire, ils nous le crient !" Avec le temps, j'ai appris à donner de la valeur à ce genre de mots.
Au-delà de cet exemple, y a-t-il un joueur qui t'a montré la voie ?
Il y en a vraiment beaucoup. Un vrai leader ne te crie pas dessus. Il fait ce qu'il faut et te montre la marche à suivre. Ma première année à Lugano, c'était en 2003. L'équipe venait d'aller en finale. Je suis arrivé environ une semaine après la fin du championnat parce que j'avais terminé plus tôt et que j'avais besoin de m'entraîner.
J'entre dans la salle de musculation et je tombe sur Régis Fuchs et Sandy Jeannin. Une semaine après la finale !
Pas de Maldives, pas de pause. Ils s'entraînaient juste après une finale perdue. Ce sont des gens à suivre, qui te font progresser en te montrant l'exemple. Mais je pourrais t'en citer tellement, et je ne veux laisser personne de côté.
Peut-être que j'ai moi aussi donné l'exemple vers la fin de ma carrière. Je ne sais pas. Quelqu'un le dira peut-être d'ici quelques années assis sur cette chaise. Mais j'ai d'abord appris des autres. Je n'aime pas les grands discours là-dessus. Le groupe, c'est le groupe, il faut le vivre de l'intérieur.
Les blessures et l’évolution du hockey
Tu as aussi connu pas mal de blessures, non ?
Oui, j'en ai eu une particulièrement lourde, au visage. Je me rappelle que je suis revenu au bout de 3 semaines. J'ai commencé en faisant un changement toutes les 20 minutes, et j'avais même marqué. Puis, toujours cette même année, en 2012 si je ne m'abuse, j'ai fait de superbes play-offs. Presque comme si du karma positif m'était revenu. Disons que ça a été une blessure coriace parce qu'elle a touché le visage et la dentition, mais heureusement avec un rétablissement rapide.
Ensuite, j'en ai eu d'autres, peut-être moins visibles, mais qui m'ont tenu éloigné des patinoires plus longtemps, parfois plusieurs mois.
Disons qu'au niveau du visage, tu sais ce qui est cassé et tu as la certitude que tout va revenir comme avant.
Quand il s'agit de déchirures ligamentaires ou de zones invisibles, il y a toujours une grande incertitude sur l'évolution de la situation.
Je ne me suis jamais laissé abattre par les blessures. Même pour le visage, 80 points de suture à l'intérieur et à l'extérieur de la bouche ne m'ont pas empêché de rechausser les patins. Tu imagines, j'avais perdu 7 kg en deux semaines. Ma femme a fait tout son possible pour m'aider. On avait même essayé de mixer de la viande. Une horreur. Je me suis donc adapté avec du tartare et des pâtes finement coupées. J'avais besoin d'énergie et je devais manger des aliments qui ne demandaient pas trop de mastication.
À quel point le hockey a-t-il changé depuis tes débuts ?
Il a beaucoup changé. C'est beaucoup plus rapide.
L'équipement a aussi beaucoup évolué. On parlait des cannes juste avant. Aujourd'hui, ce sont des plumes. Et les tirs sont de véritables missiles d'une grande précision.
Puis, pour être honnête, la préparation physique et le professionnalisme des gars ont connu un bond en avant incroyable. Par le passé, ceux qui dataient d'un coup de patineur supérieur aux autres avaient tout de suite un énorme avantage.
Aujourd'hui, les jeunes sont avant tout des athlètes accomplis. La différence se fait sur des décisions prises à la vitesse de l'éclair, dans les petits espaces.
Autrefois, on s'accrochait à l'adversaire avec la canne pour le stopper. C'était probablement une pratique normale. Aujourd'hui, c'est une pénalité indiscutable.
Les défenseurs étaient grands, costauds et lourds. Mais avec un peu de vitesse et une petite feinte, tu pouvais les éliminer.
Le hockey était-il plus dur avant ?
Il était différent. Sûrement plus rude au niveau des charges. Mais en termes de risques, je ne dirais pas ça, précisément parce que le jeu était plus lent.
Pour te donner un exemple, encastrer une voiture à 20 km/h dans un mur par rapport à 40 km/h, l'impact est totalement différent. Paradoxalement, on se faisait moins mal avant malgré un jeu plus dur. Le vrai danger, c'est la vitesse, du moins à mon sens.
Si je te demandais d'imaginer de redevenir le Seb de 20 ans et de sauter sur la glace aujourd'hui, tu penses que tu serais un bon joueur ?
Honnêtement, oui. J'avais de la vitesse et cet aspect-là m'aiderait énormément aujourd'hui. Je pense que j'aimerais bien me mesurer au hockey moderne. Vitesse, vision du jeu, créativité. Oui, c'est une belle pensée.
Le vestiaire hier et aujourd’hui
J'ai une autre question concernant l'évolution au fil des ans. Est-ce que le vestiaire a aussi changé ? Au niveau de l'ambiance et de la nature des relations entre coéquipiers ?
C'est vraiment une excellente question !
Il a énormément changé. C'est d'ailleurs ce qui m'a poussé à décider d'arrêter définitivement, au lieu de continuer en Série B encore quelques années.
Le vestiaire, c'est la famille, c'est la bonne entente entre coéquipiers. Je vais être honnête. Ce qui a tout bouleversé, malheureusement, c'est le téléphone portable. Sans tourner autour du pot.
Quand j'étais à Rapperswil, il y avait Marco Capaul, Markus Bütler (qui est aujourd'hui le CEO de la société), Thomas Walser, et d'autres encore. On achetait des biscuits, des bières et plein d'autres choses. Sur le chemin du retour en bus, on parlait du match, de ce qui s'était passé, de nos familles, de la vie en dehors de la glace. On passait du temps ensemble.
Puis le portable a débarqué. Tant que ça se limitait à envoyer des SMS, aucun problème. Mais je dirais qu'à partir de 2015, avec Netflix, Instagram, Facebook et les applications en général, chacun a commencé à rester dans son coin, isolé dans son monde.
En fin de carrière, il n'y avait plus que nous, la vieille garde, pour rester ensemble et faire groupe. Une bonne bouteille de vin accompagnée d'une discussion, c'est quand même mieux, non ?
Quand on avait entraînement le matin puis l'après-midi, on ne rentrait pas chez nous. On mangeait ensemble et on sortait un jeu de cartes après le café. Pas forcément tous les jours, mais souvent. Ça créait de bonnes relations et de l'énergie.
Peu de jeunes savent encore jouer au Jass aujourd'hui.
Dans un vestiaire de Série A, il y a aussi un risque de clans linguistiques. Les étrangers d'un côté, les Tessinois de l'autre, sans oublier les francophones ou les germanophones. Il faut trouver le moyen d'impliquer tout le monde. La langue ne doit pas être une barrière.
Il n'y a pas si longtemps, j'ai passé une soirée avec les gars de Lugano. Le vestiaire est en train de reformer un vrai groupe. Et les résultats sur la glace s'en ressentent. Moins d'isolationnisme et de portables. Être ensemble et apprendre à s'apprécier pour de vrai. Je signe des deux mains !
La fin de carrière et la vie d’après
À quel point a-t-il été difficile, pour reprendre l'expression consacrée, "d'accrocher les patins au clou" ?
Prendre la décision n'a pas été si compliqué. Je l'aurais fait un an plus tôt si on avait gagné le titre en 2018. Malheureusement, ça n'a pas été le cas, mais le club m'a accordé une année de contrat supplémentaire. Ça m'a rendu heureux. Ça m'a permis d'abord d'atteindre le cap des 1000 matchs, mais surtout de me préparer mentalement.
La décision était donc prise en amont. Mais quand le moment arrive et que ça se concrétise pour de vrai, ce n'est vraiment pas simple.
Heureusement, comme je le disais, j'ai eu le temps de me préparer, tant sur le plan mental que pour m'organiser professionnellement.
Je ne voudrais pas être à la place d'un joueur qui met fin à sa carrière, parfois après 20 ans, et qui n'a aucune perspective. Il y a vraiment très peu de joueurs qui peuvent vivre sur leurs rentes grâce à ce qu'ils ont amassé au cours de leur carrière. C'est déjà difficile en NHL (entre les charges à la charge des joueurs et les impôts élevés), alors imaginez en Suisse. Sans oublier qu'il y a au moins 30 ans devant soi avant d'atteindre l'âge de la retraite. Ce sont des aspects sur lesquels il faut réfléchir.
Une fois qu'on a fini de jouer, une nouvelle vie commence. Et on repart de zéro.
Pour en revenir au jeu, pendant la saison régulière, on ne pense pas beaucoup au fait que c'est la dernière. Mais pendant les play-offs, la tête sait que chaque match peut être le dernier. Tu sais que tu n'as plus rien à prouver. Tu es proche de la "retraite". Un sportif vit ce moment entre 33 et 38 ans, tout en sachant qu'ensuite, il est loin d'être à la retraite pour de bon.
Les émotions du sport disparaissent. Aujourd'hui, par exemple, si je vends une maison, je n'ai pas de supporters qui m'applaudissent. Et je ne me pointe pas non plus le lendemain au bureau avec une médaille autour du cou (on rit tous les deux).
Par contre, je peux te dire que ma carrière sportive m'aide énormément dans mon milieu professionnel. Pour m'intégrer, travailler en équipe, surmonter l'adversité, ne jamais lâcher, me focaliser sur les choses importantes. C'est un CV très utile auquel il faut ajouter les compétences techniques.
Comment Sébastien Reuille regarde le hockey aujourd’hui
Je termine avec la question rituelle d'ABSHockey. Nous sommes un site spécialisé dans le commerce d'articles de hockey. Plus particulièrement les cannes. On regarde des matchs et l'œil est tout de suite attiré par le type de canne avant même de regarder le jeu. En tant que légende du hockey suisse, comment Sébastien Reuille regarde-t-il les matchs de hockey ?
Avec une bière à la main ! (il rit)
Beaucoup me demandent si le hockey me manque. Honnêtement, j'ai tellement de choses à penser en ce moment que je n'y pense même pas. En plus, je n'aurais plus le physique pour jouer à un tel niveau. Cette prise de conscience aide. Aujourd'hui, j'ai un travail et une famille. Je suis un homme heureux.
Comment je regarde le match en soi ? Je le vis. Quand je peux, je regarde vraiment presque toutes les soirées de hockey, pour toutes les équipes. Tu peux me poser des questions sur les joueurs et le classement, je sais quoi répondre. La passion reste intacte.
Je regarde le jeu, qui a un système plus défensif, qui a la plus grosse possession de palet. J'arrive à saisir les flux du match. J'aime voir comment une équipe joue en power-play plutôt qu'en box-play.
Le plus beau, c'est de voir les matchs avec des gens qui suivent le hockey mais ne le connaissent pas aussi profondément ou n'ont peut-être pas joué en ligue pendant 20 ans.
Je m'amuse parfois à annoncer ce qui va se passer avec quelques secondes d'avance. "Ça, c'est hors-jeu", "Ça, c'est une pénalité", "Tu vas voir, l'arbitre va valider le but pour telle ou telle raison". Je vois plein de choses que ceux qui n'ont pas vécu le jeu de l'intérieur ne parviennent pas à capter. Nous, on le voit du premier coup d'œil de manière très naturelle.
Mais parfois, je regarde aussi les matchs dans un coin tranquille, rien que pour le plaisir.
Et en plus, je suis les équipes de NHL où jouent les Suisses, ainsi que la Swiss League, étant donné que j'ai été directeur sportif pendant 5 ans. Le hockey reste pour moi le plus beau des sports !
Vraiment beaucoup d'expérience à revendre. Les interviews écrites ne captent pas les petites expressions ou les émotions qui surgissent au cours d'une discussion. En tant que joueur et passionné de ce sport, je suis heureux de pouvoir partager l'histoire et les petites anecdotes vécues par des gens qui les ont traversées de l'intérieur. Bonne chance Séb pour ta nouvelle carrière professionnelle. Nous te remercions d'avoir pris le temps de nous accorder cet entretien !
Au prochain épisode et à la prochaine discussion !
Pour en savoir plus sur Sébastien Reuille, aujourd’hui actif dans l’immobilier et en politique à Lugano, rends-toi sur son site sebastienreuille.ch.
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